Alan Shepard, du suborbital à la Lune

Alan Shepard, du suborbital à la Lune

Alan Shepard dans sa combinaison argentée, typique du programme Mercury, peu avant qu’il n’embarque à bord de son vaisseau Freedom 7. Crédit : NASA

Lorsque Youri Gagarine accomplit son orbite historique autour de la Terre (voir ce dossier), le choc est rude pour les États-Unis. Depuis Spoutnik, une course à l’espace est engagée avec l’Union Soviétique dans laquelle les deux pays utilisent les succès obtenus pour vanter les mérites respectifs de leur système politique. Et force est de reconnaître que le «clan des capitalistes» perd régulièrement face aux «rouges de l’Est».

Un missile, comme pour Gagarine

Créée en 1958, la NASA administre le programme spatial du pays de la bannière étoilée. Le président Démocrate Kennedy, fraîchement arrivé à la Maison Blanche (il a été élu fin 1961 et commence son mandat le 20 janvier 1961), hérite des efforts engagés avant lui par le président Républicain Eisenhower. L’agence américaine a donc déjà mis au point une capsule baptisée Mercury et même une fusée pour l’envoyer dans l’espace : un missile Redstone modifié pour cette tâche. On remarquera une similitude avec la solution des Soviétiques puisque les projets de vols habités de ces derniers sont également basés sur une fusée, la R7 – Semiorka (plus tard appelée Soyouz), conçue au départ pour servir de missile. Toutefois, les différences apparaissent très vite dès qu’on se penche sur les masses en jeu. Le Vostok soviétique accuse sur la balance 4,7 tonnes alors que la capsule Mercury de la NASA pèse moins de 2 tonnes !

La capsule Mercury. L’Amérique devra attendre le 20 février 1962 pour que l’un de ses astronautes, John Glenn, arrive enfin sur orbite, égalant l’exploit de Gagarine. Ce n’était plus la fusée Redstone qui était alors employée mais l’Atlas. Crédit : NASA

Le 12 avril 1961, l’Union Soviétique gagne le prestigieux titre du premier homme envoyé dans l’espace tandis que la NASA vient de compléter les derniers vols d’essai de Mercury, celui du 31 janvier a ainsi emporté un singe baptisé Ham. Un nouveau vol avec cette fois-ci l’un des 7 astronautes sélectionnés en 1959 avait même été envisagé le 6 mars, soit avant Gagarine… Si l’Union Soviétique dispose d’un génial ingénieur avec Sergueï Korolev, les États-Unis ont eux un autre cerveau de l’astronautique, Werner Von Braun, celui-là même qui mit au point pour le sinistre régime nazi le missile V2 pendant la Deuxième Guerre mondiale. À la fin du conflit, il se livra aux Américains. Intraitable, Werner Von Braun n’est pas totalement satisfait par certains paramètres du vol de Ham et exige une mission de plus sans astronaute. Le premier vol spatial habité de la NASA passe alors du 6 mars au 2 mai…

 


Un vaisseau nommé liberté

Au sein des «Mercury 7» comme on les appelle, et tous pilotes de l’armée, c’est Alan Shepard qui est finalement retenu. Pilote d’essai de la Navy, il a 37 ans (10 de plus que Gagarine). Il est marié et père de 3 enfants. Six jours après le vol historique du premier cosmonaute soviétique, à Cap Canaveral en Floride, Alan Shepard s’installe dans sa capsule Mercury, un vaisseau étroit strictement monoplace (le Vostok de Gagarine connaîtra sous la dénomination Voskhod une version triplace et biplace, chose impossible avec la capsule américaine). Il s’agit là d’une répétition. Le 2 mai 1961, la météo annule le lancement à 2 heures et 20 minutes du décollage. Trois jours après, les conditions sur la Floride s’avèrent favorables et Alan Shepard est réveillé à 1h10 du matin. Après un solide petit déjeuner et un examen médical, on l’aide à revêtir sa combinaison spatiale argentée. Presque 3 heures plus tard, il est à bord du van qui roule vers le pas de tir. Il est 6h25 lorsqu’au sommet de la fusée Redstone on referme la trappe du vaisseau Mercury Freedom (liberté) 7. Ce numéro est justifié par le fait qu’il s’agit du septième vaisseau selon la numérotation de son fabricant, la firme McDonnell. Mais le chiffre 7 fait également écho aux 7 astronautes sélectionnés par la NASA et d’ailleurs tous les vaisseaux Mercury seront baptisés de cette façon, en intégrant ce nombre symbolique. Qu’on en juge : Liberty Bell 7 (juillet 1961), Friendship 7 (février 1962), Aurora 7 (mai 1962), Sigma 7 (octobre 1962) et Faith 7 (mai 1963).

Décollage : le 5 mai 1961, une fusée Redstone propulse une capsule Mercury vers l’espace avec cette fois-ci un homme à bord (Alan Shepard) après plusieurs essais inhabités ou avec un singe. Crédit : NASA

Mais avant de continuer, le programme Mercury doit commencer… et il prend à nouveau du retard ! Différents problèmes techniques repoussent l’heure du décollage. Sanglé dans sa capsule, Alan Shepard attend un peu plus de 4 heures. Il est d’ailleurs obligé de soulager sa vessie dans sa combinaison (faire autrement aurait exigé de procéder à une longue sortie du vaisseau). À 9h34 du matin heure de Floride, la fusée Redstone s’anime enfin et quitte le pas de tir LC-5. Shepard indique par radio : «Roger. Décollage et l’horloge est lancée». Il précise quelques paramètres techniques et conclut ce premier rapport par un rassurant «Tout va bien». De fortes vibrations interviennent alors que la fusée gagne de la vitesse. L’Américain a même du mal à lire ses instruments de bord. Deux minutes après l’envol, le calme revient mais l’astronaute subit 6 fois son poids sous l’effet de l’accélération. 22 secondes plus tard, Freedom 7 se détache de Redstone à plus de 8.000 km/h. La tour de sauvetage, une petite fusée de couleur rouge montée au-dessus du vaisseau est alors allumée, non pas pour une extraction d’urgence, mais afin de donner l’élan définitif. Shepard se dirige dès lors vers l’altitude maximale de son vol : 187,5 km. Il doit ensuite revenir amerrir dans l’océan Atlantique à environ 480 km de son point de départ.

Alan Shepard à bord de la capsule Freedom 7. Crédit : NASA


Un vol suborbital faussement en retrait

De fait, le vol du premier Américain est de type suborbital. Contrairement à Gagarine, Alan Shepard ne fera pas le tour de la Terre, accomplissant ainsi un «saut de puce» au-dessus de la frontière de l’espace fixée à 100 km. Pour beaucoup d’observateurs, cette mission en retrait par rapport à l’exploit de Gagarine souligne une fois de plus le retard des États-Unis vis-à-vis à l’Union Soviétique. Pour autant, le vaisseau de la NASA montre déjà d’indéniables avancées technologiques qui indiquent que le retard américain est en trompe-l’oeil. De plus, contrairement à Gagarine, Alan Shepard pilote manuellement son vaisseau au sommet de sa trajectoire, or la possibilité d’accomplir des manoeuvres spatiales va devenir déterminante pour l’avenir des vols habités. Après 15 minutes et 28 secondes de vol, Freedom 7 amerrit sans encombre. Récupéré par un hélicoptère puis amené avec sa capsule sur le porte-avions Lake Champlain, Alan Shepard reçoit les félicitations téléphoniques du président Kennedy.


Alan Shepard récupéré en hélicoptère dans l’océan Atlantique au retour de son vol suborbital.
Crédit : NASA

Dès lors, tout s’accélère, car le jeune locataire de la Maison Blanche a pris la mesure de l’importance du prestige spatial sur la scène internationale et son rôle au sein de la guerre froide et de ses luttes d’influence. Ayant raté les deux premières incontournables de l’astronautique – le premier satellite et le premier homme  – Kennedy et ses conseillers cherchent un nouveau défi. On leur propose la première station orbitale ou envoyer des astronautes sur la Lune. C’est cette dernière proposition qui l’emportera en raison de sa portée symbolique évidente et du fait qu’elle donne aux Américains une réelle chance de gagner en une sorte de redite technologique de la fable du lièvre et de la tortue.


Nouvel objectif : la Lune

Seulement 20 jours après le vol d’Alan Shepard, le 25 mai 1961, Kennedy annonce officiellement devant le Congrès la décision d’aller sur la Lune lors d’un discours resté célèbre (vidéo ci-dessous).

Alan Shepard est en quelque sorte la personnification de l’immense bond que va accomplir la NASA pour réussir le défi lancé par ce président qui mourra assassiné le 22 novembre 1963. Héros d’une mission suborbitale jugée en retrait des réussites soviétiques, il finira par marcher sur la Lune en tant que commandant lors d’Apollo 14 en 1971. Il était alors le plus vieux des astronautes de la NASA (voir ce portfolio Enjoy Space). Après avoir quitté l’agence, il siégea au conseil d’administration de plusieurs sociétés tout en dirigeant sa propre affaire baptisée Seven Fourteen Enterprises Inc. où Seven fait allusion à son vol Freedom 7 et Fourteen à sa mission lunaire Apollo 14. Il meurt le 21 juillet 1998 des suites d’une leucémie contre laquelle il lutta pendant 2 ans.

Alan Shepard sur la Lune lors de la mission Apollo 14 dont il était le commandant. Écarté des vols spatiaux en raison d’une maladie de l’oreille interne, il se fit opérer et revint à la NASA en tant qu’astronaute, ce qui lui permit de devenir l’un des 12 marcheurs lunaires. Crédit : NASA

Plusieurs années avant sa mort, il participa en tant qu’invité d’honneur à l’inauguration du parc à thème futuriste Epcot de Walt Disney World en 1982. L’occasion pour lui de rappeler l’importance de l’espace pour l’avenir de l’humanité. Ainsi, lors du programme télévisé tourné pour l’occasion, il engagea un dialogue avec l’acteur Danny Kaye et déclara notamment que «si on regarde en arrière et que l’on retrace les progrès des civilisations, vous verrez qu’il n’y a en fait que deux directions vers lesquelles on peut aller : là-haut dans l’espace ou en bas au fond des mers. Bien sûr au cours de ces dernières années on a fait des recherches et des expérimentations dans les deux domaines et je ne pense pas que l’un exclut nécessairement l’autre. Mais vous pouvez imaginer que je défends l’idée que le spatial est particulièrement passionnant et qu’il peut améliorer notre vie future. Une grande partie de la technologie utilisée dans le programme spatial a des applications immédiates dans la vie de tous les jours». Cette intervention est visible dans la vidéo ci-dessous à partir de la huitième minute.

Le film NASA ci-dessous rend hommage à Alan Shepard, 50 ans après sa mission Mercury.


Publié le 4 mai 2011