Pourquoi Ariane ?

Pourquoi Ariane ?
Ariane 1

24 décembre 1979, 14h14 heure locale de Guyane : la première Ariane s’envole après avoir surmonté l’incrédulité générale. Crédit : ESA/CNES

Aujourd’hui, Ariane est saluée comme une réussite éclatante de l’Europe. Il faut dire qu’Arianespace, la société chargée de commercialiser des lancements de satellites avec cette fusée domine le marché. Pourtant, la naissance d’Ariane s’est presque faite à reculons…


Un lanceur de substitution

Au début des années 1970, l’Europe spatiale naissante est en crise. Son programme de lanceur Europa, basé sur un premier étage issu d’un missile britannique, enchaîne les échecs. La France, forte de son statut de troisième puissance spatiale (grâce à sa fusée Diamant qui plaça sur orbite le satellite Astérix en 1965), propose alors un lanceur de troisième génération de substitution ou L3S. Mais les négociations avec l’Allemagne qui travaille sur le module Spacelab destiné à être emporté par la future navette américaine et le Royaume-Uni s’avèrent des plus délicates. Pour obtenir un accord, la France s’engage à prendre en charge 60 % des sommes nécessaires et à couvrir les dépassements budgétaires. En contrepartie, la maîtrise d’oeuvre revient à son agence spatiale, le CNES, tandis que l’industrie nationale récupère logiquement une part importante des contrats. Cette logique est entérinée en 1973 à Bruxelles par les pays partenaires européens. Le ministre français du Développement industriel et scientifique Jean Charbonnel propose alors d’abandonner la dénomination technique L3S au profit du plus poétique Ariane, référence au fil d’Ariane qui dans la mythologie grecque permit à Thésée de sortir du labyrinthe du Minotaure comme la future fusée devait sortir le programme de lanceur européen de l’impasse…

Europa

Le lanceur Europa. L’échec de ce programme poussa la France à proposer un «lanceur de substitution» qui deviendra Ariane. Crédit : ESA

La souveraineté à la rescousse. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le projet Ariane ne croula pas sous les encouragements ! Certes, la création en 1975 de l’ESA (Agence Spatiale Européenne) fédère un peu plus la volonté spatiale de l’Europe, mais les divergences subsistent et le soutien politique semble plus d’une fois hésitant. Les Américains de surcroît ne comprennent pas l’entêtement du vieux continent à mettre au point une technologie de lancement qu’ils estiment condamnée à court terme. N’oublions pas qu’à l’époque la NASA prépare sa navette et qu’elle promet une baisse spectaculaire du prix du kilo envoyé sur orbite. À n’en pas douter, dans un futur proche, ce futur «camion spatial» assurera l’essentiel des mises à poste de satellites commerciaux, signant la fin des fusées traditionnelles.

 

L3S - Ariane

Ariane, telle qu’elle fut présentée en 1973 sous l’appellation lanceur de troisième génération de substitution. Au final, la fusée qui décolla le 24 décembre 1979 comprenait 3 étages pour une hauteur de 47,4 mètres. Elle pouvait placer 1,8 tonne sur orbite de transfert géostationnaire. Crédit : ESA


Les politiciens, y compris français, doutent encore plus et certains observateurs prédisent un énorme fiasco technologique et financier. Toutefois, l’Amérique va d’elle-même donner la meilleure raison pour continuer Ariane : la souveraineté. En effet, bloqué par l’échec du lanceur Europa, le vieux continent doit se tourner vers les États-Unis pour placer sur orbite un satellite de télécommunications ambitieux baptisé Symphonie. Outre-Atlantique on accepte, non sans une condition lourde de conséquences : l’interdiction de toute utilisation commerciale ! L’Europe s’aperçoit alors qu’un lanceur est aussi un vecteur de souveraineté, car, sans fusée, les États européens sont à la merci du bon vouloir des pays qui détiennent l’accès à l’espace.


Ariane prise au sérieux

Yves Sillard, ancien directeur général du CNES, rappelle dans des interviews vidéos  publiées sur le site de l’agence spatiale combien il fut difficile pour le programme Ariane d’être pris au sérieux. Pour beaucoup il ne s’agissait que de faire un «lanceur de dissuasion» en vue de forcer les Américains à assouplir leurs conditions. Yves Sillard souligne ainsi que, chaque année, le ministère français du budget voulait stopper Ariane… Mais en 1979, il reçoit de la part du gouvernement français de vives critiques, car les mesures de sécurité au Centre Spatial Guyanais sont estimées insuffisantes : les politiques craignent un sabotage ! En fait, Yves Sillard accueille les remontrances avec joie puisqu’elles montrent que le pouvoir soutient enfin concrètement Ariane en lui consacrant plus d’argent pour la préserver de menaces extérieures éventuelles. Après tout, on ne protège que les choses auxquelles on tient vraiment…

Ariane Team
L’équipe de la première campagne de lancement d’une Ariane pose devant la fusée sur le pas de tir du Centre Spatial Guyanais.
Crédit : CNES/ESA

Le 15 décembre 1979, après 7 ans de travail acharné, la première tentative de décollage d’une Ariane échoue. Un capteur détecte une mauvaise poussée et l’électronique coupe aussitôt les 4 moteurs du premier étage. La fusée reste sur son pas de tir, intacte. En réalité, c’est le capteur qui est défaillant. La presse ne manque pas de se moquer du raté. Le 24 décembre, Ariane s’envole enfin à 14h14, heure locale de Guyane et se transforme en véritable cadeau de Noël pour l’Europe. Certes aucun satellite n’est placé sur orbite, mais la «capsule technologique» emportée, complétée de lest, cumule les mesures et montre que le lanceur a fonctionné comme prévu.

Ariane - bébé - baby
Albert Vienne (à gauche), directeur du Centre Spatial Guyanais, salue Ariane Girouard, née à Kourou peu après le lancement du 24 décembre 1979.
Crédit : ESA

La route sera cependant longue, car le deuxième vol d’une Ariane 1 se solda par un échec et les oppositions au programme retrouvèrent de la vigueur. Mais, patiemment, Ariane construisit sa fiabilité, évolua jusqu’à l’Ariane 5 actuelle et, contre toute attente, devint l’acteur majeur du marché des lancements commerciaux qu’elle est aujourd’hui.

Publié le 24 décembre 2009