Soyouz en Guyane

Soyouz en Guyane

L’ELS : Ensemble de Lancement Soyouz, une sorte de «mini-Baïkonour» implanté dans la forêt tropicale. Avec cette infrastructure, le Centre Spatial Guyanais, port spatial de l’Europe, accueille la fusée Soyouz qui complète l’offre de lancement d’Ariane 5. L’ELS représente une superficie totale de 120 hectares, a nécessité 3500 m3 de béton et 1 million de m3 de terrassements ! Crédit : ESA/Stéphane Corvaja


De prime abord, qu’une fusée Soyouz s’envole vers l’orbite depuis le Centre Spatial Guyanais (CSG) ne parait pas devoir soulever tant d’émoi. Après tout, cette fusée issue des premiers temps de la conquête spatiale n’accumule-t-elle pas plus de 1.770 tirs dans différentes versions (record absolu), le CSG n’a-t-il déjà pas vu son lot de décollages vers l’espace et notre époque marquée par les échanges commerciaux internationaux ne devrait-elle pas amoindrir l’aspect historique que constitue une fusée russe partant du territoire européen ? Et puis, les Américains eux-mêmes n’utilisent-ils pas le moteur russe RD-180 sur l’une de leurs plus puissantes fusées, l’Atlas V ?

Bel et bien historique !


Pourtant, et sans emphase aucune, l’événement qui s’est déroulé avec succès le 21 octobre 2011 (voir cet article) est bel et bien historique. Car c’est une chose de voir un moteur exporté vers un ancien ennemi de la guerre froide (cas de l’Atlas V évoqué à l’instant) et c’en est une autre de faire partir un lanceur entier en dehors de son territoire d’origine. Nous touchons en fait là à un domaine qui va bien plus loin que la technologie ou même l’astronautique pour entrer de plain-pied dans celui de l’Histoire (avec un grand H) et de la symbolique que les États attachent à leur prestige sur la scène mondiale. Lors d’une soirée-débat organisée le 21 septembre 2011 par la Cité de l’espace à Toulouse, Jean-Marc Astorg, sous-directeur à la direction des lanceurs du CNES (l’agence spatiale française) rappelait d’ailleurs très justement en ces termes l’enjeu dont nous parlons : «les lanceurs sont des objets de souveraineté». Autrement dit, les lanceurs (ou fusées) donnent à un État son indépendance dans l’accès à l’espace afin qu’il ne dépende pas du bon (ou mauvais) vouloir d’un autre pays, pour envoyer ses propres satellites sur orbite.
Mais avant d’aller plus loin, nous vous proposons cette vidéo du CNES qui résume en français l’arrivée de Soyouz en Guyane.

L’héritage de la coopération franco-russe


On s’en doute, l’arrivée de Soyouz en Guyane française ne s’est pas concrétisée en un claquement de doigts. Comme le souligne dans la vidéo ci-dessus Yannick d’Escatha, président du CNES, si le projet se réalise sous la bannière de l’Agence Spatiale Européenne (ESA), il est aussi «le fruit de 45 ans de coopération spatiale entre la France et la Russie». Les deux pays ont en effet mis sur pied une fructueuse collaboration scientifique dans le domaine spatial, même lors de l’Union Soviétique. Rappelons ainsi que le premier français dans l’espace, Jean-Loup Chrétien, est parti en 1982 vers la station soviétique Saliout 7 avec un vaisseau Soyouz… au sommet d’une fusée Soyouz (le vaisseau et la fusée portent le même nom, auparavant la fusée était surtout dénommée R-7 ou Semiorka).
Après la chute de l’Union Soviétique et de son système économique, le spatial russe se retrouva en manque flagrant de financements tout en disposant d’un savoir-faire évident. Une nouvelle forme de coopération, non plus seulement scientifique, mais carrément commerciale, se fit jour afin de vendre des prestations de lancements de satellites sur la fusée Soyouz. Arianespace (actionnaires principaux : le CNES et les industriels EADS et Safran), la société chargée de commercialiser les fusées européennes de la famille Ariane, ajouta alors la légendaire fusée russe à son «catalogue». Dans cette optique, la société russo-européenne Starsem est créée en 1996. Elle regroupe EADS, Arianespace, l’agence spatiale russe et le TsSKB-Progress (ou centre spatial de Samara). Ce dernier, situé à 860 km au sud-est de Moscou fabrique la fusée Soyouz, le véritable chef-d’oeuvre de son concepteur en chef, l’ingénieur Serguei Korolev (1907-1966). Et quand on parle de chef-d’oeuvre : songez que cette fusée envoya le premier satellite sur orbite (Spoutnik en 1957), le premier être vivant sur orbite (la chienne Laïka la même année), le premier homme (Youri Gagarine en 1961) et la première femme (Valentina Terechkova en 1963) dans l’espace, etc.

Le centre de Samara (TsSK Progress) : là où est produite la fusée Soyouz dans ses différentes versions, dont celle qui sert aux vols habités vers la Station Spatiale Internationale ou la Soyouz 2 de Guyane. Crédit : ESA/Stéphane Corvaja

Certes, la vénérable fusée a évolué, mais Jean-Marc Astorg du CNES le souligne bien : il s’agit de la «même architecture globale». Toutefois, dans un premier temps, les lancements sur Soyouz vendus par Starsem/Arianespace décollent de Baïkonour, le célèbre cosmodrome autrefois soviétique et depuis situé au Kazakhstan (la Russie loue le territoire du vaste ensemble spatial à l’État Kazakh).

Direction la Guyane


Au fur et à mesure de tractations et de réflexions sur le marché des lancements, l’idée de faire partir Soyouz depuis la Guyane s’impose. L’unanimité n’est pas forcément au rendez-vous tout d’abord : on craint que Soyouz ne prenne des parts de marché à Ariane. Mais la logique de la synergie l’emporte finalement et les plus hautes instances des États concernés l’approuvent. Même si la fusée russe gagne en performance en s’envolant de Guyane en étant plus proche de l’équateur avec la possibilité d’envoyer 3 tonnes sur orbite de transfert géostationnaire (orbite à partir de laquelle les satellites peuvent atteindre la position géostationnaire tant recherchée pour les télécommunications, secteur hautement rentable), elle reste en dessous des 10 tonnes de la plus puissante des Ariane 5. De même, le futur petit lanceur européen Vega vise quant à lui les petits satellites sur orbite basse. Le partage s’officialise alors de la manière suivante pour le Centre Spatial Guyanais : le marché «léger» pour Vega, le «moyen» pour Soyouz et le «lourd» pour Ariane 5. Trois fusées pour 3 marchés, 2 européennes et 1 russe depuis le sol européen.


Ce diaporama de l’ESA vous permet d’admirer l’ELS en photos.

On comprendra qu’il ne suffit toutefois pas de faire venir des fusées Soyouz par train (depuis Samara jusqu’à Saint-Pétersbourg) puis par bateau (jusqu’en Guyane) pour faire de cette synergie une réalité. Il a fallu construire au CSG une sorte de «mini-Baïkonour » appelé ELS pour Ensemble de Lancement Soyouz avec zones de stockages diverses (carburants, éléments de fusées, etc.), hall d’assemblage (baptisé MIK, comme à Baïkonour) et un pas de tir qui ressemble quasiment trait pour trait à ses homologues de Baïkonour ou de Plesetsk (en Russie, autre base de départ des Soyouz).

Le pas de tir de l’ELS en Guyane avec la fosse d’évacuation des gaz et la «tulipe», copies conformes des installations de Plesetsk en Russie et de Baïkonour au Kazakhstan. En revanche, le portique mobile est une innovation guyanaise dictée par le climat tropical (humidité et pluie) et la volonté de placer la charge utile au sommet de la fusée une fois celle-ci à la verticale. Crédit : ESA/Stéphane Corvaja

On retrouve ainsi la fameuse «tulipe» (traduction du terme russe tyoulpan) qui maintient la fusée à la verticale avec 4 bras métalliques qui s’écartent lors du lancement ou encore le carneau si typique, sorte de fosse monumentale qui permet d’évacuer les gaz des moteurs à l’allumage et durant les premières secondes du vol.

La «tulipe» : système de conception russe qui maintient la fusée à la verticale sur son pas de tir et qui s’écarte lors du décollage. Notez les contrepoids de couleur jaune qui participe à l’opération. Simple et efficace ! Crédit : CNES/ESA/Arianespace/Optique Vidéo CSG/R Liétar, 2011

Pour mieux comprendre ce que représente le système Soyouz en Guyane, nous vous proposons la vidéo ci-dessous. Elle fut projetée pendant de la soirée du 21 septembre à la Cité de l’espace précédemment évoquée. Elle est commentée en direct et en français par Dmitri Baranov, directeur adjoint du TsSK Progress de Samara où est fabriquée la fusée, avec Philippe Droneau de la Cité de l’espace et qui animait cette soirée.

Soyouz à Kourou ? Non, à Sinnamary !


On le voit, un bout de forêt guyanaise s’est transformé en cosmodrome russo-européen. Des ingénieurs russes vivent là-bas et travaillent avec leurs collègues européens. Comme c’est souvent le cas dans de telles coopérations, des petits ajustements ont eu lieu. Ainsi, les Russes assemblent leurs lanceurs à l’horizontale et les redressent sur le pas de tir.

Le MIK de Guyane : bâtiment où est assemblée la fusée Soyouz à l’horizontale (tradition russe oblige !). Crédit : ESA/Stéphane Corvaja

Européens et Américains le font dès le départ à la verticale. Pour la Soyouz guyanaise, version dite Soyouz 2, la fusée est toujours assemblée à l’horizontale dans le MIK et redressée sur le pas de tir, mais un portique mobile la recouvre ensuite. Ceci pour la protéger des rigueurs tropicales et aussi pour intégrer à son sommet sa charge utile (les satellites sous leur coiffe) à la manière européenne lorsque la fusée est «droite». Autre concession, l’ELS est situé à environ 10 km de la zone dédiée à Ariane. De fait, si Ariane se trouve sur le territoire de la commune de Kourou, Soyouz «franchit» une frontière administrative française et se retrouve sur celui de la commune de Sinnamary. Dire «Soyouz à Kourou» est un abus de langage. Dites plutôt «Soyouz à Sinnamary» ou «Soyouz en Guyane» ! Cet éloignement permet à Arianespace d’accueillir en toute quiétude certains satellites américains qui sont jugés de technologie sensible par les États-Unis et donc soumis à une réglementation dite ITAR (International Traffic in Arms Regulations). En clair, les satellites concernés sont admis en «zone Ariane», mais pas forcément en «zone Soyouz». L’organisation du Centre Spatial Guyanais satisfait ce délicat équilibre diplomatique.


Plongez dans l’ELS ! Cette animation du CNES vous propose une visite interactive fort instructive.
À plus long terme, la présence de la fusée Soyouz et de l’infrastructure nécessaire à son exploitation au CSG amène immanquablement la question des vols habités. Après tout, une Soyouz ne pourrait-elle pas décoller de Guyane avec à son sommet le vaisseau Soyouz triplace ? À l’heure actuelle, rien n’est prévu dans ce sens… En revanche, les choix techniques qui ont été faits ne s’opposent en rien à ce que cela soit possible un jour.

Publié le 18 octobre 2011