Gravity : les spectateurs sur orbite

Gravity : les spectateurs sur orbite
Sur les écrans français ce 23 octobre, Gravity raconte la lutte pour la survie de deux astronautes (Sandra Bullock et George Clooney). En 3D, l’immersion est totale : un voyage sur orbite pour le prix d’une place au cinéma !



Dans Gravity, Sandra Bullock et George Clooney interprètent deux astronautes qui luttent pour survivre après la destruction de leur navette lors d’une mission d’entretien du télescope spatial Hubble.
Crédit : Warner


Produit par la Warner, le film du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón a reçu un accueil enthousiaste de la part de la critique, notamment au festival de Venise en août dernier. Aux États-Unis, il vient même de se propulser en tête du Box-Office !
Ce succès a sûrement pour origine le fait que Gravity propose une expérience cinématographique d’une intensité rare en permettant aux spectateurs de littéralement tourner autour de la Terre avec la «rookie» (premier vol spatial) Ryan Stone jouée par Sandra Bullock et le vétéran Matt Kowalski interprété par George Clooney. Ceux-ci luttent pour survivre alors qu’ils dérivent sur orbite dans leur scaphandre après la destruction de leur navette spatiale en raison d’une collision avec un nuage de débris spatiaux issu de l’explosion d’un satellite. L’astronaute français Jean-François Clervoy (3 missions de navette à son actif) a d’ailleurs déclaré au réalisateur lors d’une avant-première à Paris : «Vous m’avez ramené dans l’espace».

Ci-dessous, les interviews d’ Alfonso et Jonas Cuarón réalisées par Enjoy Space lors de l’avant-première de Gravity à Paris.

Un sensoriel proche de la réalité
Alors que le point de départ du film (deux astronautes en danger après la destruction de leur navette) aurait pu donner un film d’action très classique, le réalisateur Alfonso Cuarón et de son fils Jonas (co-scénariste) ont choisi de rester exclusivement auprès des deux astronautes, amplifiant le sentiment d’immersion.
Jean-François Clervoy, qui nous a confié ses impressions, souligne que ce que voient les astronautes sur orbite a été particulièrement bien retranscrit notamment en ce qui concerne «la vue de la Terre de jour comme de nuit, l’apparence des vaisseaux spatiaux et des scaphandres, les équipements, les éclairages contrastés des côtés ensoleillés et ceux a l’ombre». De plus, le film tourne le dos à la facilité cinématographique qui consiste à remplir l’espace de sons tonitruants, ce qui est impossible en l’absence d’air pour porter les ondes sonores (ce que rappelle un texte au début de Gravity d’ailleurs). Alfonso Cuarón contourne cette difficulté en utilisant la musique et le son qu’entendent les astronautes dans leur scaphandre, ce qui inclut les communications radio, mais aussi les sonorités issues des chocs contre leur combinaison. Là aussi, Jean-François Clervoy a trouvé très juste la reconstitution de ce qu’il appelle «l’ambiance sonore dans un casque».
Avec sa 3D particulièrement bien maîtrisée, Gravity s’impose comme l’expérience de cinéma qui plonge les spectateurs au plus près de ce que vivent les astronautes. En bref, un voyage sur orbite pour le prix d’une place au cinéma !
Dans la vidéo ci-dessous, l’astronaute Jean-François Clervoy donne son avis sur le film à Norédine Benazdia de Gizmodo après l’avant-première organisée à Toulouse avec la Cité de l’espace.

Entre réalisme et fiction
Alfonso Cuarón a reconnu lors de l’avant-première parisienne que les professionnels du spatial ont tellement de procédures de secours, que l’accident imaginé a en fait très peu de probabilité de se produire de façon aussi dramatique. On notera toutefois que le fait que les débris d’un satellite qui explose puissent constituer une menace pour un vaisseau spatial habité n’est en revanche nullement fantaisiste, bien au contraire (l’ISS par exemple accomplit régulièrement des manœuvres d’évitement de débris jugés dangereux). C’est la rapidité avec laquelle la situation se dégrade qui relève plus de la fiction.
Ci-dessous, la bande-annonce du film. Remarquez que, contrairement au film, cette bande-annonce utilise du son dans l’espace !

Gardons à l’esprit que Gravity n’est pas un documentaire, ce qu’Alfonso Cuarón a rappelé plusieurs fois. La situation vécue par les deux astronautes est ainsi avant tout une réflexion sur l’adversité où le spatial sert de métaphore au destin humain. Maniant la tension (comment vont-ils s’en sortir ?) avec brio, le scénario doit forcément par moment s’écarter du réalisme pur et dur. Jean-François Clervoy reconnaît d’ailleurs que ces «déviations inévitables servent à raconter une histoire» tout en notant que «la plupart des séquences prises individuellement sont plausibles». Il est difficile de faire la part entre le réalisme et la fiction sans trop dévoiler le film et risquer de gâcher le plaisir du spectateur (en fin d’article, cliquez sur En Savoir + pour accéder à un texte qui contient des spoilers si vous le souhaitez). On peut toutefois évoquer le fait qu’après la destruction de leur navette, Kowalski et Stone tentent de rejoindre la Station Spatiale Internationale (la bande-annonce le montre clairement et il s’agit du début). Étant donné que leur mission consiste à entretenir le télescope spatial Hubble, la navette Explorer (nom fictif et vol tout aussi fictif STS-157) suit une orbite qui n’est pas celle de la Station. L’altitude n’est pas la même et, surtout, l’inclinaison par rapport à l’équateur terrestre s’avère différente (28° pour Hubble et 51° pour l’ISS).


Pour tenter de survivre, Ryan Stone (Sandra Bullock) rejoint la Station Spatiale Internationale.
Crédit : Warner


Une telle «torsion d’orbite» est impossible à accomplir avec une navette et encore moins avec le scaphandre autonome (même doté d’une propulsion) de Kowalski. Cette «violation» de la réalité astronautique est cependant abordée avec beaucoup de malice par Alfonso Cuarón et son fils Jonas, co-scénariste. Au début, on nous précise, grâce aux échanges radio entre Houston et Kowalski, que ce dernier essaie un prototype très avancé de propulsion autonome pour scaphandre. Il s’agit là d’une référence au MMU (Manned Maneuvering Unit) qui fut testé lors de 3 missions de navette et qui permettait effectivement aux «marcheurs spatiaux» d’évoluer indépendamment (pour des raisons de sécurité, les sorties sur orbite se font normalement avec deux filins de sécurité qui lient le scaphandre au vaisseau principal).


Jonas Cuarón, coscénariste de Gravity.
Crédit : Enjoy Space / Olivier Sanguy


Cette astuce d’un «prototype avancé», qui évoque le MMU qui a bel et bien existé, maintient donc un aspect plausible pour le grand public. D’ailleurs, à chaque fois que Gravity s’écarte du réalisme pur et dur, il le fait avec une approche similaire et, surtout, toujours au service de l’histoire ou pour souligner le vécu des personnages. Ainsi, que l’incident avec les débris prive les deux astronautes de tout contact avec le sol est des plus improbable (les satellites de communication TDRS de la NASA ne devraient pas être touchés), mais il permet de renforcer auprès du spectateur la sensation de danger et d’isolement. Jean-François Clervoy dit ainsi que «dans ce film on ‘palpe’ l’espace, on ressent son caractère hostile comme dans la réalité» et ajoute que «transparaît aussi la détermination des astronautes à trouver des solutions aux problèmes rencontrés sur orbite».

L’alliance du fond et de la forme
Enfin, pour conclure sur une note plus cinématographique, il est difficile d’ignorer la maestria avec laquelle Alfonso Cuarón utilise le plan-séquence. Au lieu de découper à l’extrême son film en plusieurs plans très courts (tendance de fond du cinéma d’action moderne), le réalisateur mexicain privilégie une écriture à base de longues séquences qui ne sont jamais ennuyeuses.


Alfonso Cuarón, réalisateur de Gravity.
Crédit : Enjoy Space / Olivier Sanguy


Ce principe est amorcé dès le début avec un tour de force de 17 minutes où la caméra approche de la navette et d’Hubble puis se balade entre les protagonistes tout en nous montrant la beauté de la Terre vue depuis l’espace, mais aussi la difficulté du travail de Ryan Stone perchée au bout du bras robotique opposée à la liberté de Matt Kowalski et de son MMU expérimental. Aussi magistral soit ce plan-séquence, il n’est nullement gratuit : le spectateur ressent (surtout avec la 3D) la sensation d’être sur orbite. De plus, la chorégraphie de la caméra qui souligne l’immobilisme de l’une et les mouvements de l’autre fait écho aux personnalités fort différentes des deux astronautes : comme on le découvrira par la suite, Ryan Stone jouée par Sandra Bullock est «immobilisée» dans sa perception de la vie par un drame personnel alors que Kowalski interprété par George Clooney incarne celui qui va l’amener à se libérer (des propres mots d’Alfonso Cuarón, le thème central du film est la renaissance).
L’extrait ci-dessous permet d’apprécier la virtuosité avec laquelle le réalisateur manie le plan-séquence. Il s’agit du moment où la navette est touchée par les débris.

Dans la suite du métrage, le principe du plan-séquence intègre tellement le scénario qu’on ne le remarque plus. Tout mouvement de caméra (on passe de façon aussi discrète qu’étonnante d’un gros plan sur le visage de Bullock ou de Clooney à une vue générale) sert à l’avancement du récit ou à l’expression du ressenti des protagonistes, tout en gardant cet aspect immersif au sein de l’espace (ou des vaisseaux avec l’ISS par exemple). Le film gagne du coup à être vu sur grand écran, au cinéma, et si possible en 3D.
Cette alliance du fond et de la forme se retrouve même jusque dans sa durée de 91 minutes. C’est le temps d’accomplir une orbite autour de la Terre là où évoluent les 2 astronautes de Gravity !

Dans la vidéo ci-dessous, le créateur du site CollectSpace surprend Sandra Bullock et Alfonso Cuarón en leur offrant un objet qui a vraiment été dans l’espace. Leur enthousiasme montre visiblement qu’en tournant Gravity, il sont développé un lien avec la thématique spatiale.

Publié le 11 octobre 2013