Drôle de Lune : de la bombe à la base

Drôle de Lune : de la bombe à la base

À la fin des années 1950, afin de réagir à l’avance spatiale des Soviétiques, l’armée américaine a étudié la possibilité de faire exploser une bombe atomique sur la Lune ou de construire une base militaire ! Deux idées rapidement abandonnées.

Le 4 octobre 1957, lorsque l’Union Soviétique place sur orbite Spoutnik, les États-Unis vivent un véritable choc. L’ouverture de l’ère spatiale grâce au premier satellite artificiel est le fait de leur rival dans le cadre de la Guerre froide. Comment réagir afin de montrer que les États-Unis ne sont pas en retard ? Les militaires ont des idées, et elles vont de la bombe à la base et dans les 2 cas, la Lune est visée !

Projet A119 : une bombe sur la Lune

Dès le début de l’année 1958, l’US Air Force planche en secret sur une démonstration de force qui aura pour cadre notre satellite naturel. Il s’agit du projet A119. Étant donné les performances modestes des fusées susceptibles d’être développées à l’époque, l’étude porte sur l’envoi puis la détonation d’une petite bombe atomique (environ 10 fois moins puissante que celle d’Hiroshima) sur ce qu’on appelle le terminateur lunaire. Il s’agit de la limite entre la partie éclairée et celle non-éclairée de la Lune.

Le projet A119 : une démonstration de force en faisant exploser une bombe atomique sur la Lune. Crédit : DR/NASA

Le projet A119 : une démonstration de force en faisant exploser une bombe atomique sur la Lune.
Crédit : DR/NASA

Des scientifiques comme l’astronome Carl Sagan (1934-1996), alors au tout début de carrière, sont chargés d’évaluer les risques et si l’explosion sera visible depuis la Terre. Il est estimé que si le lieu est bien choisi sur le terminateur, le nuage de poussière soulevé par la détonation sera éclairé par le Soleil et observable même à l’œil nu par les Terriens. L’idée de l’US Air Force peut aujourd’hui paraître étonnante, voire très agressive dans sa forme, mais elle s’explique aussi en partie par le fait qu’un projet similaire du côté soviétique avait été rapporté par l’espionnage ! Au final, A119 sera abandonné au début des années 1960.

Lunex et Horizon : des bases militaires sur la Lune

L’armée américaine a aussi étudié la possibilité de construire des bases sur la Lune. La logique est que notre voisine céleste offre une position potentiellement stratégique qu’il serait dangereux de laisser aux Soviétiques… Dès 1958, avec son projet Lunex, l’US Air Force envisage une base lunaire avec un agenda particulièrement accéléré puisque les premières expéditions se feraient en 1961 et qu’une vingtaine de militaires occuperaient des habitats en 1968 ! Le coût estimé de 7,5 milliards de dollars est très optimiste, car à titre de comparaison, Apollo demandera au final 100 milliards de dollars de budget et sans l’établissement d’une base. On remarque toutefois que s’impose déjà l’idée que réussir des vols habités sur la Lune est le moyen de contrer l’avance soviétique grâce à un objectif suffisamment difficile pour que les États-Unis aient le temps de rattraper leur retard.

Lunex et Horizon : des projets de bases lunaires militaires, l’un issu de l’armée de terre américaine et l’autre de l’US Air Force. Crédit : DRLunex et Horizon : des projets de bases lunaires militaires, l’un issu de l’armée de terre américaine et l’autre de l’US Air Force. Crédit : DRLunex et Horizon : des projets de bases lunaires militaires, l’un issu de l’armée de terre américaine et l’autre de l’US Air Force. Crédit : DR

Lunex et Horizon : des projets de bases lunaires militaires, l’un issu de l’armée de terre américaine et l’autre de l’US Air Force.
Crédit : DR

La logique est similaire avec le projet Horizon de 1959 issu lui de l’armée de terre américaine et plus exactement de son agence ABMA (Army Ballistic Missile Agency) chargée de développer des missiles et où travaille à l’époque Wernher von Braun, l’ancien savant allemand (inventeur du sinistre V2 nazi) récupéré par les Américains à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Là aussi, agenda et budget s’avèrent optimistes avec 12 militaires vivant au sein d’une base sur la Lune dès 1966 pour 6 milliards de dollars. Soit 3 ans avant Apollo 11 et pour presque 20 fois moins cher !
Il est évident que le chiffrage d’alors, que ce soit pour Lunex ou Horizon, sous-estimait grandement les défis à relever, même si si les réflexions techniques étaient déjà intéressantes et défrichaient plusieurs principes toujours pertinents comme l’idée de s’établir en sous-sol ou dans des habitats recouverts de poussière lunaire afin de se protéger du bombardement météoritique et des radiations. On notera toutefois qu’avec Horizon, l’armée évoquait un usage scientifique de la base en y accueillant des chercheurs.
Lunex comme Horizon seront abandonnés très vite, ne dépassant pas le stade des études préliminaires, le président des États-Unis de l’époque, Dwight Eisenhower avait en effet décidé que l’effort spatial de son pays serait principalement confié à la NASA, une agence fédérale civile créée en 1958. Le successeur d’Eisenhower à la Maison-Blanche, John Fidgerald Kennedy, demanda ensuite à la NASA d’amener des hommes sur la Lune avant la fin de la décennie 1960. Le programme fut donc civil, mais sur les 12 marcheurs lunaires, 11 étaient des militaires. En effet, pour être aux commandes de ses vaisseaux spatiaux, la NASA sélectionna avant tout des pilotes d’essai de l’armée habitués aux engins extrêmes et aux situations potentiellement dangereuses. De plus, l’agence américaine fit appel aux connaissances des savants allemands récupérés par l’Army Ballistic Missile Agency qui proposa le projet de base lunaire Horizon. Parmi eux, Wernher von Braun qui travailla notamment sur la gigantesque fusée Saturn V du programme Apollo.