Drôle de Lune : le canular de 1835

Des habitants sur la Lune : la sensationnelle révélation d’une série d’articles du quotidien new-yorkais The Sun en 1835. Crédit : Domaine public/Cité de l’espace

Notre satellite naturel est habité par des créatures humanoïdes dotées d’ailes de chauve-souris : c’est ce qu’affirmait en 1835 une série d’articles du quotidien new-yorkais The Sun. Une fake news scientifique version 19ème siècle.

Inutile d’attendre l’ère du web et des médias numériques pour constater l’existence de fake news en science et plus particulièrement en astronomie. Si le fait que Mars sera aussi grosse que la Lune dans le ciel (ce qui est faux bien entendu) revient régulièrement sur le net, en 1835, les lecteurs d’un quotidien américain découvrent que notre satellite naturel regorge de vie. Le public de cette époque était-il encore plus crédule qu’aujourd’hui ? Pas forcément comme nous allons le voir.
2019 est l’Année Lune à la Cité de l’espace qui vous propose donc une série d’article dits « Drôle de Lune » pour voir autrement notre satellite naturel et son exploration dans le cadre du cinquantenaire d’Apollo 11.

De la vie partout, y compris sur la Lune

Au 19ème siècle, l’astronomie est une science qui fait déjà largement parler d’elle, notamment grâce aux progrès des instruments optiques (lunettes ou télescopes) qui permettent sans cesse de nouvelles découvertes. Contrairement à aujourd’hui, on envisage sans peine, y compris chez les scientifiques les plus sérieux, que la vie ait pu  aisément apparaître en dehors de la Terre. Sur Mars, bien évidemment on s’en doute, mais aussi sur Vénus, Jupiter et même la Lune en dépit de son aspect désolé.
Aussi, lorsqu’en 1835, le quotidien new-yorkais The Sun édite une série d’articles détaillant (nous citons le titre) «les grandes découvertes astronomiques récemment faites par Sir John Herschel» depuis son observatoire en Afrique du Sud, les lecteurs n’y décèlent rien de bien extravagant. Et cela alors même que le compte-rendu devient de plus en plus sensationnel, culminant avec la description de créatures humanoïdes dotées d’ailes de chauve-souris vivant sur la Lune !

Des habitants sur la Lune : la sensationnelle révélation d’une série d’articles du quotidien new-yorkais The Sun en 1835. Crédit : Domaine public/Cité de l’espace

Des habitants sur la Lune : la sensationnelle révélation d’une série d’articles du quotidien new-yorkais The Sun en 1835.
Crédit : Domaine public/Cité de l’espace

Les 6 articles sont attribués au journaliste Richard Adams Locke (1800-1871). Très adroit, il utilise la réputation de John Herschel (1792-1871), astronome anglais connu et fils du non moins célèbre William Herschel, celui qui découvrit la planète Uranus en 1781. John Herschel étant effectivement à l’époque en Afrique du Sud pour mener des observations du ciel, il était difficile de le contacter pour confirmation…

Sensationnalisme ou satire ?

Quelles étaient les motivations de ce canular ? Augmenter les ventes de The Sun a souvent été évoqué, mais la façon dont sont rédigés les articles laisse aussi penser que l’auteur a voulu faire œuvre de satire afin de se moquer des publications sur l’astronomie affirmant que la vie pouvait être présente sur la majorité, si ce n’est la totalité, des corps célestes. Et il est vrai qu’à l’époque, le cas de la vie en dehors de la Terre était loin d’être tranché par la communauté scientifique. Si de plus en plus de savants avançaient un statut très probablement unique pour notre planète au regard du vivant, d’autres, y compris de grands noms, estimaient que les autres mondes du Système solaire pouvaient accueillir des créatures qui leur étaient propres. Un débat qui se prolongea encore quelques décennies. L’astronome français Camille Flammarion (1842-1925) a ainsi maintes fois défendu ce qu’il appelait «La Pluralité des Mondes Habités», du titre de son ouvrage de 1862. Soulignons que, même si Camille Flammarion est né en 1842, soit 7 ans après les articles de The Sun, il y fait référence. Tel est le cas dans «Les Terres du Ciel» de 1877 (soit 42 ans après les faits !) où il revient sur les habitants sélènes ailés du quotidien new-yorkais qu’il attribue selon ses mots à «un publiciste de bonne humeur».

Commentant le canular de The Sun quelques décennies plus tard, notamment dans son livre «Les Terres du Ciel», l’astronome français Camille Flammarion ne manqua pas d’expliquer qu’aucun instrument ne permettait d’observer des êtres vivants sur la Lune. Mais pour lui, cela montrait aussi qu’on ne pouvait pas affirmer avec certitude que notre satellite naturel était dépourvue de vie. Crédit : Olivier Sanguy (collection personnelle)/Domaine public/Cité de l’espace

Commentant le canular de The Sun quelques décennies plus tard, notamment dans son livre «Les Terres du Ciel», l’astronome français Camille Flammarion ne manqua pas d’expliquer qu’aucun instrument ne permettait d’observer des êtres vivants sur la Lune. Mais pour lui, cela montrait aussi qu’on ne pouvait pas affirmer avec certitude que notre satellite naturel était dépourvue de vie.
Crédit : Olivier Sanguy (collection personnelle)/Domaine public/Cité de l’espace

Faut-il pour autant se moquer de la crédulité des lecteurs de The Sun en 1835 ? Camille Flammarion ne le fait nullement et il rappelle même l’impact des 6 articles de Richard Adams Locke (repris par d’autres journaux et traduits) en précisant que «la mystification fit un tel bruit qu’Arago se crut obligé de la démentir à l’Académie». On parle ici du savant François Arago (1786-1853) et de l’Académie des sciences ! Déjà à l’époque, une fake news pouvait faire énormément de buzz, il est vrai appuyée par une presse d’un nouveau genre alliant impression mécanisée à grand tirage et faible prix.
On notera que Camille Flammarion n’en reste pas moins sur ses positions quant à la possibilité d’êtres vivants sur la Lune, écrivant quelques pages plus loin «que la vie ait existé à sa surface, nous le croyons sincèrement, et nous l’admettons sans aucune espèce de réticence». Mais qu’en est-il des êtres vivants non plus conjugués au passé mais au présent ? L’astronome français souligne alors qu’«aucune observation ne prouve le contraire». Au fil des décennies suivantes, puis avec l’ère spatiale, l’idée d’une vie répandue dans le Système solaire et dans l’univers cédera le pas à celui d’une Terre comme seule oasis de vie connue.

Pour conclure, revenons en 1835 et intéressons-nous à l’astronome John Herschel qui prêta bien involontairement sa réputation au canular de The Sun. Lorsqu’il en fut informé, il aurait été plutôt amusé, jusqu’a ce qu’il constate que beaucoup de personnes continuaient d’accorder crédit à ce qui était pourtant une farce.