Seul sur Mars : science et science-fiction

Seul sur Mars : science et science-fiction

Lors d’une avant-première à la Cité de l’espace, l’astronaute Thomas Pesquet a estimé que l’adaptation cinématographique de Seul sur Mars était un «très bon moment de divertissement qui démocratise ce que l’on fait».

Au cinéma, il est courant de ne pas trop coller à la réalité. Avez-vous remarqué que les méchants sont de piètres tireurs, sauf si le scénariste veut sacrifier un personnage ! Les exemples sont nombreux et acceptés selon le principe dit de la suspension d’incrédulité : après tout, nous allons au cinéma voir un film et non un documentaire. Ainsi, si la référence qu’est toujours 2001, l’Odyssée de l’Espace a osé montrer des vaisseaux évoluant dans un silence total (ce qui est scientifiquement exact puisqu’en l’absence d’air le son ne peut se propager dans le vide spatial), des films comme Star Wars (plus space opéra que SF soit dit au passage) mais aussi Star Trek n’hésitent à faire vrombir les réacteurs ou tonner les lasers dans le Cosmos… Une licence «poétique» que le réalisateur Ron Howard employa dans son Apollo 13 (les propulseurs du vaisseau Apollo n’auraient pas dû faire bruit dans le vide…) qui pourtant racontait une véritable mission de la NASA. Ce film est souvent présenté comme un maître étalon de l’exactitude, notamment grâce aux scènes en apesanteur tournées au sein de décors recréés dans un avion zéro-g, mais il a lui aussi «violé» quelques règles scientifiques et faits historiques pour gagner en efficacité cinématographique.

Directeur général de la Cité de l’espace à Toulouse, Jean Baptiste Desbois lance la soirée d’avant-première de Seul sur Mars dans la salle IMAX. Crédit : Cité de l’espace / Manuel Huynh

Directeur général de la Cité de l’espace à Toulouse, Jean Baptiste Desbois lance la soirée d’avant-première de Seul sur Mars dans la salle IMAX.
Crédit : Cité de l’espace / Manuel Huynh

Avec des films récents comme Gravity ou Interstellar (hormis le final dans le trou noir), Hollywood semble se soucier du réalisme de certaines de ses productions. Et cela devient même un argument publicitaire. Qu’en est-il de Seul sur Mars ? Réalisé par Ridley Scott, le film est au final plutôt fidèle au roman. L’auteur Andy Weir le souligne même dans la vidéo ci-dessous et se déclare très satisfait du résultat. Ce message fut enregistré spécifiquement pour une avant-première du film à la Cité de l’espace le 8 octobre grâce à un partenariat avec le magazine Espace & Exploration.

On note qu’Andy Weir s’avoue fan de spatial et qu’à ce titre il savait que c’était un domaine difficile. D’ailleurs le roman et aussi le film le retranscrivent très bien. Hors de question pour l’équipage de faire un demi-tour rapide pour aller chercher Mark Watney laissé pour mort lors d’une évacuation en raison d’une tempête de sable. Une telle manœuvre serait en effet impossible et c’est pourquoi l’infortuné doit trouver le moyen de survivre plusieurs centaines de jours pour être là lorsqu’une autre mission reviendra. Lors de l’avant-première à la Cité de l’espace, nous avons eu les avis de plusieurs professionnels du spatial présents dans la salle IMAX : l’astronaute de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) Léopold Eyharts, Romain Charles également de cette agence qui a participé à la simulation Mars 500 et l’astrophysicien Sylvestre Maurice qui est co-responsable de la caméra ChemCam sur le rover Curiosity. Par liaison Skype en direct de Houston, le prochain français dans l’espace, Thomas Pesquet de l’ESA, donna aussi ses impressions.

Un plateau d’experts pour mieux comprendre le réalisme de Seul sur Mars. De gauche à droite : l’astrophysicien Sylvestre Maurice, le directeur des publics de la Cité de l’espace Philippe Droneau, l’astronaute de l’ESA Léopold Eyharts et Romain Charles de l’ESA.

Un plateau d’experts pour mieux comprendre le réalisme de Seul sur Mars. De gauche à droite : l’astrophysicien Sylvestre Maurice, le directeur des publics de la Cité de l’espace Philippe Droneau, l’astronaute de l’ESA Léopold Eyharts et Romain Charles de l’ESA.

Il ressort des avis de ce panel de spécialistes que si le film reste une œuvre de fiction avec des inexactitudes, Thomas Pesquet trouve qu’il contient tout de même «énormément de choses très réalistes» et le qualifie de «très bon moment de divertissement qui démocratise ce que l’on fait». Avec humour, Léopold Eyharts a indiqué que la sélection de l’équipage de la mission Ares III du film avait été très bien faite (allusion à la volonté de survie de Watney, sa capacité à bricoler et son sens de l’humour déjà présent dans le roman et très bien retranscrit dans le film). Sylvestre Maurice, de son côté, n’a pas manqué, en connaisseur de Mars, de souligner que la tempête du début du film ne peut entraîner les dégâts montrés puisque la densité de l’atmosphère martienne est bien trop faible. Un défaut qu’admet l’auteur du roman et qu’il explique par la nécessité de devoir trouver une raison pour le départ précipité des astronautes. Romain Charles, ayant vécu en isolation avec 5 collègues dans des modules à Moscou pendant 520 jours afin de simuler un voyage martien, a apprécié des petites touches bien vues comme le besoin de se distraire (en bricolant le rover Sojourner par exemple) ou l’importance d’une nourriture variée pour le moral, chose qui d’ailleurs manque au naufragé contraint de se nourrir quasi-exclusivement de pommes de terre qu’il cultive lui-même.

Laissé pour mort par erreur lors d’une évacuation d’urgence de Mars, Mark Watney joué par Matt Damon doit cultiver sa propre nourriture pour survivre (en l’occurrence des pommes de terre). Faire pousser des légumes dans l’espace fait partie des expériences actuellement menées à bord de la Station Spatiale Internationale. Crédit : 20th Century Fox 2015

Laissé pour mort par erreur lors d’une évacuation d’urgence de Mars, Mark Watney joué par Matt Damon doit cultiver sa propre nourriture pour survivre (en l’occurrence des pommes de terre). Faire pousser des légumes dans l’espace fait partie des expériences actuellement menées à bord de la Station Spatiale Internationale.
Crédit : 20th Century Fox 2015

En raison de la complexité que cela aurait engendré lors du tournage, le réalisateur Ridley Scott a renoncé à truquer la pesanteur martienne moindre (3 fois moins que sur Terre). Il y a peu de chances que le public note ce point. D’autres films ont fait une telle impasse, y compris la référence 2001 puisque dans la scène de la base lunaire, lors de la réunion entre responsables, les personnes se déplacent normalement, ce qui ne devrait pas être le cas à moins que la base soit dotée d’une pesanteur artificielle, ce qui n’est pas signalé (et si cette technologie existait dans le film, alors la station orbitale n’aurait pas besoin de tourner sur elle-même pour offrir une pesanteur à ses occupants). À un moment du film, un astronaute accomplit une sortie en scaphandre à l’extérieur du vaisseau Hermes (qui fait la «navette» entre Mars et la Terre) sans aucun filin de sécurité : une violation d’une règle essentielle.

Lors de l’avant-première, l’astronaute français Thomas Pesquet en entraînement à Houston pour sa première mission à la fin 2016 était en liaison Skype. Crédit : Cité de l’espace / Manuel Huynh

Lors de l’avant-première, l’astronaute français Thomas Pesquet en entraînement à Houston pour sa première mission à la fin 2016 était en liaison Skype.
Crédit : Cité de l’espace / Manuel Huynh

Les spécialistes pourront aussi grincer des dents avec la bâche en plastique tendue devant l’habitat martien lorsque celui est endommagé : la différence de pression entre l’intérieur et l’extérieur devrait beaucoup plus tendre celle-ci et le vent martien ne pourrait pas la faire onduler. En revanche, lorsque se produit le décollage de Mars en version «décapotable» (des hublots d’un vaisseau ont été enlevés de même qu’un cône au sommet afin de gagner de la masse), on retrouve paradoxalement le réalisme, car la faible densité de l’atmosphère martienne le permet. L’ingénieur américain Robert Zubrin, qui a fondé la Mars Society qui milite pour des missions habitées vers la planète rouge, a ainsi écrit que pour lui cette scène était plausible et que Seul sur Mars était à son avis «le premier film qui tente d’être réaliste et qui traite d’humains confrontés aux problèmes de l’exploration martienne par opposition à des films variés qui étaient essentiellement des scènes de fusillades ou des films d’horreur».

L’équipage de Seul sur Mars montre une excellente cohésion de groupe : ce qui est réaliste, car les hommes et les femmes qui partiraient pour une mission aussi longue seraient sélectionnés afin de présenter des caractères compatibles et complémentaires. Crédit : 20th Century Fox 2015

L’équipage de Seul sur Mars montre une excellente cohésion de groupe : ce qui est réaliste, car les hommes et les femmes qui partiraient pour une mission aussi longue seraient sélectionnés afin de présenter des caractères compatibles et complémentaires.
Crédit : 20th Century Fox 2015

Et c’est peut-être en effet la qualité essentielle de Seul sur Mars. Ridley Scott a de fait pris le parti de respecter deux éléments incontournables du roman d’Andy Weir : son aspect indéniablement en faveur de l’exploration spatiale, y compris habitée, et le fait que le héros utilise la science et la technologie pour survivre. Les efforts combinés avec les équipes au sol sont à ce titre un clin d’œil appuyé à ce qui se passa lors d’Apollo 13 où ingénieurs et techniciens se mobilisèrent au sol pour mettre au point les bricolages qui sauvèrent les 3 astronautes Lovell, Swigert et Haise aux prises avec un vaisseau qui avait subi une explosion en route vers la Lune.

Le rover de Seul sur Mars : très design, l’engin n’est cependant pas si éloigné des véhicules envisagés pour explorer la planète rouge lors de missions habitées. Crédit : 20th Century Fox 2015

Le rover de Seul sur Mars : très design, l’engin n’est cependant pas si éloigné des véhicules envisagés pour explorer la planète rouge lors de missions habitées.
Crédit : 20th Century Fox 2015

La NASA ne s’est d’ailleurs pas trompée et a joué le rôle de conseiller technique pour la production  et en a ensuite profité pour coller ses impératifs de communications à la campagne promotion du film, histoire d’atteindre un large public (voir cet article pour plus de détails).
Le livre comme le film jouent de plus sur une subtilité souvent peu soulevée : le départ précipité qui conduit à abandonner Mark Watney sur Mars se déroule lors d’Ares III, soit la troisième mission à la surface de la planète rouge. Non seulement Apollo 13 était-elle aussi la troisième mission vers la surface de la Lune, mais ce détail montre que deux autres vols ont été réussis ! On sort du schéma classique où la catastrophe se produit lors de la première mission…
Enfin, la logique des vols martiens mise en scène est très proche des réflexions sur lesquelles a travaillé la Mars Society de Zubrin (représentée en France par l’Association Planète Mars) et dont s’inspire la NASA. Ici, il n’est point question d’un improbable énorme vaisseau qui se pose sur Mars. On nous montre un engin appelé Hermes qui fait la navette entre la Terre et Mars, vraisemblablement assemblé sur orbite terrestre à la façon de l’ISS et qu’on rejoint avec une classique capsule. L’Hermes ne se pose pas sur la planète rouge : on y descend avec un engin bien plus petit. Ensuite, sur Mars, les rovers, l’équipement de base, l’habitat pour un séjour d’un mois et le véhicule de retour vers l’Hermes ont été envoyés au préalable de façon automatique. C’est une architecture de mission très sérieusement envisagée qui ancre une fois de plus Seul sur Mars dans une description plausible de ce que pourrait être une véritable expédition habitée vers la quatrième planète dans le futur.

Dans ces expositions, la Cité de l’espace vous explique les défis que représentent de futures missions habitées vers Mars. Crédit : Cité de l’espace / Florence Seroussi

Dans ces expositions, la Cité de l’espace vous explique les défis que représentent de futures missions habitées vers Mars.
Crédit : Cité de l’espace / Florence Seroussi