Le spatial dans la tourmente de la guerre en Ukraine

Le spatial dans la tourmente de la guerre en Ukraine

Le conflit en Ukraine et les sanctions contre la Russie qui ont suivi bouleversent le paysage spatial, allant jusqu’à remettre en cause des missions d’exploration en coopération alors que l’ISS tente de rester un terrain neutre.

Depuis le 24 février, l’intervention massive des forces militaires russes en Ukraine a déclenché une crise internationale en plus du cortège des horreurs de la guerre. Le monde spatial, qu’il soit industriel ou celui des missions à but scientifique a été touché comme rarement.

L’ISS tente de rester en terrain neutre

À 400 km au-dessus de la Terre, la Station Spatiale Internationale (ISS) associe 5 agences spatiales : la NASA pour les États-Unis, Roscosmos pour la Russie, l’Agence Spatiale Européenne, la JAXA pour le Japon et l’Agence Spatiale Canadienne.
Actuellement, le complexe orbital héberge les 7 membres de l’Expédition 66 avec 2 Russes, 4 Américains et 1 Européen (Matthias Maurer de l’ESA).

Les 7 astronautes de l’Expédition 66 (de gauche à droite) : Pyotr Dubrov, Thomas Marshburn, Kayla Barron, Anton Shkaplerov (en bas), Raja Chari, Matthias Maurer et Mark Vande Hei. Crédit : NASATV/Cité de l’espace

Les 7 astronautes de l’Expédition 66 (de gauche à droite) : Pyotr Dubrov, Thomas Marshburn, Kayla Barron, Anton Shkaplerov (en bas), Raja Chari, Matthias Maurer et Mark Vande Hei.
Crédit : NASATV/Cité de l’espace

Le commandant est le russe Anton Shkaplerov, colonel de l’armée de l’air né en Ukraine en 1972 pendant l’Union Soviétique. Les 7 astronautes se connaissent bien puisqu’ils se sont entraînés souvent ensemble au sol pour cette mission. L’idée majeure est de tout faire pour que les tensions géopolitiques ne se retrouvent pas là-haut. D’ailleurs la coopération de l’ISS a déjà surmonté une grave crise lors de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.
Toutefois la situation de 2022 s’impose inédite en raison du conflit au sol et des réactions de la Russie aux sanctions, notamment via les déclarations de Dimitri Rogozin, le patron de l’agence spatiale russe Roscosmos. Sur Twitter, il évoqua une désorbitation incontrôlée de l’ISS et le risque qu’elle retombe aux États-Unis ou en Europe. Le message fut parfois interprété comme une menace directe. En fait, Rogozin rappelait que la station ne peut pas être contrôlée par les Américains seuls. En effet, le segment russe, avec le module Zarya, assure la tenue orbitale de l’ISS alors que l’énergie électrique provient essentiellement des panneaux solaires côté américain. À cela s’ajoutent d’autres interdépendances techniques.
Plusieurs officiels de la NASA, dont Kathy Lueders qui est à la tête des vols habités, ont répétés que le principe de la coopération autour des l’ISS n’était pas remis en cause. Toutefois, Dimitri Rogozin a déclaré le 2 mars que «nous surveillerons de près les actions de nos partenaires américains et, s’ils continuent à être hostiles, nous reviendrons sur la question de l’existence de la Station spatiale internationale». Le statut de terrain neutre de l’ISS pourrait-il alors être remis en cause ?
On notera que sur les 4 Américains de l’Expédition 66, Mark Vande Hei arrivé avec le Soyouz russe MS-18 en avril 2021 doit revenir sur Terre avec un autre Soyouz (le MS-19) à la fin du mois de mars 2022 en compagnie d’Anton Shkaplerov et Pyotr Dubrov. L’atterrissage se fera dans les plaines du Kazakhstan.
Mise à jour du 3 mars : Le 3 mars, un tweet de Roscosmos signalait qu’en réponse aux sanctions allemandes, l’agence russe souhaitait mettre fin aux expériences conjointes à bord de l’ISS avec l’Allemagne.

L’Américain Mark Vande Hei de l’Expédition 66, ici en train de mener une expérience scientifique à bord de l’ISS, doit revenir sur Terre à bord d’un Soyouz russe fin mars. Crédit : NASA

L’Américain Mark Vande Hei de l’Expédition 66, ici en train de mener une expérience scientifique à bord de l’ISS, doit revenir sur Terre à bord d’un Soyouz russe fin mars.
Crédit : NASA

Des coopérations mises à mal

D’autres coopérations spatiales ont cependant déjà souffert des tensions internationales. En réaction aux sanctions européennes, tout le personnel russe travaillant au Centre Spatial Guyanais (CSG) a reçu la consigne de rentrer au pays. De fait, les lancements Soyouz en coopération avec Arianespace depuis la Guyane deviennent impossibles.
Début avril, un Soyouz devait s’envoler du CSG afin de placer sur orbite 2 satellites du système de géolocalisation européen Galileo. Cette mission apparaît désormais annulée. Toutefois, Galileo fonctionne bien et, avec une trentaine de satellites actifs, n’a pas un besoin immédiat de ces 2 supplémentaires. À propos de cette situation, l’agence spatiale française CNES remarque que «l’arrivée imminente des nouveaux lanceurs Vega-C et Ariane 6 sur le marché permet d’envisager une reprogrammation des lancements institutionnels européens».
L’exploration de la planète rouge sous le signe d’une coopération entre l’Agence Spatiale Européenne et son homologue russe Roscosmos semble désormais compromise. Le rover Rosalind Franklin de la mission russo-européenne ExoMars 2022 a été conçu pour forer le sol martien jusqu’à 2 m de profondeur, ce qui n’a jamais été fait. Il doit décoller au sommet d’un Proton russe depuis Baïkonour en septembre pour atteindre la quatrième planète l’année prochaine. Sa plate-forme d’atterrissage est également russe. L’ESA a officiellement communiqué le 28 février que les sanctions et le contexte général «rendent un lancement en 2022 très improbable». Le prochain créneau d’envol vers Mars demandera 2 ans d’attente au mieux. Le CNES a indiqué le 2 mars que «différentes options possibles sont actuellement étudiées au sein de l’ESA».

Le rover Rosalind Franklin sur Mars (image d’illustration). Crédit : ESA

Le rover Rosalind Franklin sur Mars (image d’illustration).
Crédit : ESA

Un autre lancement, plus immédiat, se retrouve pris dans la tourmente géopolitique. Le 5 mars, Un Soyouz doit décoller de Baïkonour afin de placer sur orbite une trentaine de satellites OneWeb, la constellation de connectivité web qui appartient au Royaume-Uni et au groupe indien Bharti Enterprises. Dimitri Rogozin en personne a exigé de OneWeb la garantie qu’il n’y aura pas d’usage militaire, puis a ajouté que le Royaume-Uni devait sortir du capital de la société, une condition à laquelle le gouvernement britannique ne compte pas se soumettre. Le lancement (qui aurait déjà été payé) sera très probablement annulé. Sur son fil Twitter, le patron de Roscosmos a posté une vidéo montrant le personnel du pas de tir en train de cacher les drapeaux des pays partenaires de OneWeb avec des adhésifs blancs.

Une guerre d’images, notamment satellitaires

Cette dissimulation de drapeaux montre que, comme tous les conflits, cette guerre se joue aussi sur le plan de l’image, de la communication. La société américaine SpaceX a ainsi envoyé en Ukraine des terminaux de réception Starlink, assurant avoir optimisé sa constellation de satellites afin que le territoire soit couvert et relié ainsi au web. La firme d’Elon Musk réussit là un «coup de com», tout en soulignant l’importance vitale de la diffusion rapide de l’information dans les guerres modernes.
Les autres images qui interviennent sont celles recueillies par les satellites d’observation de la Terre, capables de détailler les mouvements de troupes, des indications cruciales pour les opérations militaires. La société Maxar en a même publié plusieurs centrées sur les déplacements des forces russes.

Le conflit ukrainien a ainsi largement débordé les frontières du pays pour atteindre même la sphère spatiale de plusieurs façons. Et cet article ne serait en dresser une liste exhaustive, d’autant plus que l’actualité en question évolue très rapidement.