Virgin Galactic dépasse les 80 km

Virgin Galactic dépasse les 80 km

Lors d’un vol d’essai du 13 décembre, l’avion-fusée suborbital SpaceShipTwo de Virgin Galactic avec 2 pilotes à bord a dépassé les 80 km d’altitude. S’appuyant sur une définition américaine, la firme privée estime avoir atteint l’espace

Sur son compte Twitter, Richard Branson, le fondateur de Virgin Galactic, annonce fièrement le résultat du vol d’essai du SpaceShipTwo Unity du 13 décembre : «Pour la première fois dans l’histoire, un vaisseau spatial habité construit pour transporter des passagers privés payants a atteint l’espace».
S’agissant d’un vol d’essai, l’avion-fusée suborbital transportait 2 pilotes, mais il a la capacité d’emporter 6 passagers en plus.

Le contexte du vol du 13 décembre d’Unity

Le chemin a pour le moins été long pour Virgin Galactic. Cette entreprise fut lancée par le bouillant milliardaire britannique (rarement à court d’initiatives médiatiques) après l’euphorie de l’Ansari XPrize qui récompensa en octobre 2004 le premier véhicule privé à atteindre l’espace avec une personne à bord et capable de refaire le même vol en 14 jours maximum. Cet engin était le SpaceShipOne construit par Scaled Composites avec à sa tête l’ingénieur Burt Rutan. Techniquement, le SpaceShipOne est un avion-fusée largué en altitude par un avion-porteur appelé WhiteKnight. Le tout fut financé par le milliardaire américain Paul Allen (décédé récemment).

Le SpaceShipTwo Unity quitte l’aéroport de Mojave en Californie le 13 décembre porté par le WhiteKnightTwo qui le larguera en altitude. Crédit : Virgin Galactic

Le SpaceShipTwo Unity quitte l’aéroport de Mojave en Californie le 13 décembre porté par le WhiteKnightTwo qui le larguera en altitude.
Crédit : Virgin Galactic

Comme son nom l’indique, le SpaceShipTwo (Two pour 2 en anglais) est la deuxième génération du concept SpaceShipOne (One pour 1 en anglais). Plus grand, SpaceShipTwo est capable d’emporter 6 passagers en plus de ses 2 pilotes et doit devenir la cheville ouvrière de Virgin Galactic pour sa prestation de tourisme spatial à 250000 dollars. La société avance souvent avoir reçu 600 acomptes, mais la date des premiers vols a sans cesse reculé. Au final, rien de surprenant pour un programme aussi complexe qui de surcroît ambitionne d’amener vers l’espace des personnes qui ne sont pas des astronautes professionnels.
De plus, le 31 octobre 2014, le SpaceShipTwo nommé Enterprise se disloqua en vol en phase propulsée. Richard Branson ne jeta pas l’éponge et les vols d’essai reprirent avec un nouvel exemplaire baptisé Unity à la fin de l’année 2016.

Le SpaceShipTwo en vol le 13 décembre. Moteur allumé, il se prépare à passer la frontière de l’espace, du moins celle fixée à 80 km. Crédit : MarsScientific.com & Trumbull Studios / Virgin Galactic

Le SpaceShipTwo en vol le 13 décembre. Moteur allumé, il se prépare à passer la frontière de l’espace, du moins celle fixée à 80 km.
Crédit : MarsScientific.com & Trumbull Studios / Virgin Galactic

Après avoir mené des vols de plus en plus poussés, Virgin Galactic avait annoncé son intention d’atteindre enfin l’espace avant la fin 2018. Ce 13 décembre, Unity a été largué en altitude selon la procédure habituelle puis son moteur a été mis en route. L’appareil a presque atteint Mach 3 et, sur sa lancée, a dépassé les 80 km d’altitude avant de revenir en vol plané sur l’aéroport de Mojave en Californie d’où il était parti. Les pilotes étaient Mark “Forger” Stucky et Frederick “CJ” Sturckow (ce dernier est un vétéran de 4 vols navette). Ils ont été félicités par Richard Branson en personne qui était là pour l’occasion.

La courbure de la Terre et le noir de l’espace vus depuis Unity le 13 décembre (caméra placée sur le fuselage et regardant vers l’arrière de l’appareil). Crédit : Virgin Galactic

La courbure de la Terre et le noir de l’espace vus depuis Unity le 13 décembre (caméra placée sur le fuselage et regardant vers l’arrière de l’appareil).
Crédit : Virgin Galactic

Tourisme spatial : soyons précis

On remarque que, dans son tweet cité en début d’article, Richard Branson fait preuve de précision en qualifiant le SpaceShipTwo de «vaisseau spatial habité construit pour transporter des passagers privés payants», car, en effet, avant, des engins ont atteint l’espace avec des passagers privés payants (ou touristes spatiaux). Il s’agit bien évidemment des Soyouz russes qui, à ce jour, ont amené 7 touristes spatiaux vers l’ISS (le premier fut Dennis Tito en 2001). Mais les Soyouz russes n’ont pas été conçus spécifiquement pour cette activité commerciale.

Mark “Forger” Stucky et Frederick “CJ” Sturckow de retour à Mojave après leur vol d’essai réussi du 13 décembre. Crédit : Virgin Galactic

Mark “Forger” Stucky et Frederick “CJ” Sturckow de retour à Mojave après leur vol d’essai réussi du 13 décembre.
Crédit : Virgin Galactic

Du coup, en étant précis dans sa définition, Richard Branson a raison de revendiquer une première pour l’avion-fusée suborbital de sa société. Rappelons que le tourisme spatial visé par Virgin Galactic est en revanche de nature suborbitale : les futurs clients ne seront pas sur orbite autour de notre planète (comme ce fut le cas avec les Soyouz), mais atteindront l’espace, verront la courbure de la Terre et un ciel sombre même en plein jour tout en ressentant plusieurs minutes d’impesanteur avant de revenir au sol en mode vol plané. La question qui subsiste est cependant le critère lié à la limite de l’espace. Où doit-on la situer ?

Enthousiaste, Richard Branson salut la réussite de ses équipes et de ses 2 pilotes (ici à ses côtés) en déclarant que «space is virgin territory» (l’espace est un territoire vierge), ce qui donne un jeu de mot en anglais qui peut aussi signifier que «l’espace est le territoire de Virgin», au sens du nom de la compagnie Virgin Galactic. Crédit : Virgin Galactic

Enthousiaste, Richard Branson salut la réussite de ses équipes et de ses 2 pilotes (ici à ses côtés) en déclarant que «space is virgin territory» (l’espace est un territoire vierge), ce qui donne un jeu de mot en anglais qui peut aussi signifier que «l’espace est le territoire de Virgin», au sens du nom de la compagnie Virgin Galactic.
Crédit : Virgin Galactic

L’espace commence-t-il à 80 ou 100 km ?
Un enjeu qui pourrait être commercial

C’est donc bien le «a atteint l’espace» avancé par Richard Branson qui pourrait faire débat. Logiquement, la firme Virgin Galactic reprend cette affirmation avec «Welcome to space» (bienvenue dans l’espace, tweet ci-dessous) ou encore «We’re taking you to space» (on vous amène dans l’espace).

Cependant, les chiffres officiels de Virgin Galactic précisent que le SpaceShipTwo a atteint 82,7 km et la Fédération Aéronautique Internationale fixe la limite de l’espace à 100 km, frontière largement reconnue. N’oublions pas que Virgin Galactic opère pour le moment depuis le sol américain (en l’occurrence et plus spécifiquement depuis l’aéroport de Mojave en Californie) et les États-Unis se basent sur une définition de la limite de l’espace à 80 km (50 miles) issue de l’US Air Force. Cette pratique fait que 8 pilotes de l’avion expérimental X-15 (programme mené de 1959 à 1968) ont reçu leurs «astronaut wings» (ailes d’astronaute) sans atteindre 100 km.
On notera que l’astrophysicien américain Jonathan McDowell, autorité reconnue en astronautique, défend avec des arguments scientifiques une frontière de l’espace à 80 km plutôt que 100 km.
Un tel débat n’est pas sans conséquence tout d’abord médiatique pour Virgin Galactic qui est concurrencée par la firme Blue Origin fondée par le milliardaire Jeff Bezos (le patron et créateur d’Amazon). Blue Origin a mis au point et a testé plusieurs fois avec succès le New Shepard, un lanceur récupérable qui amène une capsule à plus de 100 km. Ci-dessous, une vidéo qui résume un des vols d’essai.

Pour le moment, l’entreprise de Jeff Bezos a toujours procédé à des vols d’essai inhabités, mais avait elle aussi annoncé son intention de passer à un test avec une ou des personnes à bord (pas des clients toutefois, bien entendu). En s’appuyant sur la limite de l’US Air Force (et adoptée par la NASA) de 80 km, Virgin Galactic lui brûle la politesse et se présente comme la première compagnie de tourisme spatial suborbital ayant envoyé des êtres humains dans l’espace, même si son appareil n’a pas pu dépasser les 100 km.
Mais cette astuce de communication pourrait devenir commercialement très importante si, comme plusieurs observateurs le pointent, le SpaceShipTwo de la société de Richard Branson s’avère incapable d’atteindre régulièrement les 100 km d’altitude en raison d’un propulseur ne le permettant pas (ce qui reste à confirmer).
En effet, l’argument de vente principal étant d’amener les clients dans l’espace, ceux-ci ne se contenteront pas d’une prestation de second rang ou de ne pas être considérés astronautes, surtout à 250000 dollars. Or, il faut dépasser la frontière de l’espace (même sans mise sur orbite, ce qui est le cas pour le SpaceShipTwo comme le New Shepard) pour être officialisé astronaute.
Du coup, en terme de marketing, le New Shepard de Blue Origin peut prétendre offrir un «plus-produit» par rapport au SpaceShipTwo, à savoir le fait de dépasser les 100 km, limite de l’espace reconnue au niveau international en opposition aux 80 km ressentie comme une norme essentiellement américaine. À ce jour, Blue Origin n’a pas officiellement précisé ses tarifs.

L’espace, ou du moins la Terre vue depuis 80 km, à travers les hublots du SpaceShipTwo Unity le 13 décembre. Crédit : Virgin Galactic

L’espace, ou du moins la Terre vue depuis 80 km, à travers les hublots du SpaceShipTwo Unity le 13 décembre.
Crédit : Virgin Galactic